Hypocrisies et cuisines nouvelles.
Laure Bouchard


Dans une époque où la reconnaissance sociale passe par ce que nous possédons, où l’œuvre d’art et le produit technologique apparaissent comme autant de matérialisations d’une réussite financière – et donc sociale, – la logique de la différenciation par le bon goût devient l’angoisse principale du bourgeois d’aujourd’hui. Certes, cette remarque vaut pour presque toutes les époques, la différence aujourd’hui est que le marché n’a jamais été aussi conscient et apte à assurer cette formidable euphorie « ego-consumériste ». Cette volonté illusoire de se démarquer, puisqu’il s’agit de suivre les codes imposés par la mode actuelle, dépasse aujourd’hui largement le cadre traditionnel de la « frime » (la mode, l’automobile, la joaillerie…) et utilise, entre autres, la cuisine comme nouveau prétexte à l’éloge personnelle. Véritable signe ostentatoire de bon goût, la cuisine devient un faire-valoir, la finalité d’une quête de distinction, le symbole d’un savoir vivre délicat, reflétant « le charme discret de la bourgeoisie ». Elle concentre dans sa représentation les symptômes de notre société actuelle : une accumulation démonstrative, de l’électroménager ultra technique aux ustensiles design, un culte du détail et du matériau et un goût particulier pour l’esthétique minimaliste. Réduite à une pièce-objet, entre cabinet de curiosité et œuvre d’art minimale, elle semble occulter son objectif premier : l’alimentation. Non plus choisie pour sa fonctionnalité mais pour l’image qu’elle renvoie, l’illusion de la représentation se construit autour de cette pièce en s’opposant presque à sa fonction première : cuisiner.



L’hypocrisie du quotidien

On pourrait penser que la cuisine est assimilée à deux images, celle de la pièce symbolique et centrale du foyer, chaleureuse, rassemblant les individus et accueillant les moments privilégiés de la famille, ou celle de la pièce purement fonctionnelle, dont le seul objectif, finalement, est de produire le repas quotidien et vital. Il semble néanmoins qu’aujourd’hui le statut de la cuisine ait évolué, devenant la preuve matérielle (parmi tant d’autres) d’un mode de vie bourgeois exacerbé que la majorité considère comme idéal de vie. Devenant désormais un temple de l’ultra matérialité, la cuisine est considérée comme un gage de réussite dans la poursuite du prestige orchestrée par la société de consommation.

Redoublant de rigueur et de finesse, les cuisines contemporaines luxueuses se dissimulent derrière le déploiement d’une ingéniosité et d’une précision dans l’agencement jusqu’au moindre détail : les poignées, boutons, tiroirs, vaisselles, appareils électroménagers sont subtilement cachés dans la composition précise et propre de l’ensemble. La table de travail en marbre se prolonge verticalement et devient évier. Les tiroirs, n’ayant plus de poignées, doivent être poussés d’un coup sec mais délicat avant de pouvoir s’ouvrir et dévoiler la vaisselle et les ustensiles de cuisine. Les plaques à induction sont insérées dans le bloc central de telle manière que, de loin, on ne puisse pas les distinguer – « non, cette casserole n’est pas posée là par hasard, le risotto est en train de cuire ». Leur utilisation devient une sorte d’énigme que seuls les plus familiers avec la pièce parviennent à résoudre. On peut définir cela comme un gage de fierté, un privilège donnant au maître des lieux une supériorité sur les autres.

Dans son ouvrage de 1899 : Théorie de la classe de loisir, Thorstein Veblen analyse la naissance d’une « classe oisive » dont les principales préoccupations sont la propriété et l’amusement. Raymond Aron commente dans la préface de l’édition française de 1970 : « L’oeuvre de Veblen apprend à discerner, au-delà de l’accoutumance à la vie quotidienne, la comédie humaine, la rivalité puérile des adultes en quête d’argent, de gloire et de prestige, jamais capables d’atteindre un but qui fuit à mesure qu’ils en approchent puisque ce but se définit non pas en soi mais par rapport aux conquêtes des autres. » Cette rivalité, cette quête de supériorité dont parle Veblen et qui est plus que jamais d’actualité, est également palpable dans les démonstrations d’excès que constituent les cuisines contemporaines, traduisant l’incapacité de l’individu à être honnête envers lui-même et les autres. Que ce soit dans l’accumulation d’objets toujours plus techniques ou dans la dissimulation derrière des surfaces esthétiques, il est toujours question d’une image que l’on donne aux autres, d’un statut social contenu dans une étendue matérielle de soi-même.



Minimalisme et/ou fonctionnalisme

La quête de minimalisme, cette épuration extrême des surfaces et des environnements, semble aujourd’hui s’installer comme la suprématie du bon goût en matière d’art ménager. Elle souligne pourtant un point central et intéressant, il se creuse effectivement un fossé entre la forme et la fonction. De toutes les pièces de la maison, la cuisine est sûrement celle qui demande à être la plus pratique – du moins c’est celle qui accueille le plus d’activités productrices – la plus « spécialisée ». Or, les cuisines contemporaines adulées du public, les cuisines à la mode, semblent être tout sauf pratiques en apparence. Monumentales, harmonieuses, sculpturales, inédites, extraordinaires, certes, mais pas pratiques. Elles sont d’ailleurs souvent présentées comme des lieux dont la vie est exclue, aucune trace, aucune tache, rien ne vient altérer la beauté de l’espace créé. La cuisine devient une œuvre d’art, un lieu suprême où la saleté et le désordre sont complètement bannis. Aveuglé par ce culte de la matière, touché par ces espaces à la fois bruts et ordonnés, l’individu se laisse émouvoir jusqu’à en oublier qu’il découpera chaque jour sa baguette tradition, laissant ainsi miettes et mies sur un marbre immaculé.

Nous sommes aujourd’hui bien loin des préoccupations des modernes pour qui la cuisine idéale impliquait un agencement rationnel et fonctionnel élaboré. L’incontournable et traditionnelle cuisine de Francfort est surement la plus représentative de cette époque. Conçue en 1926, résultat de l’étude minutieuse des gestes de la parfaite ménagère, elle permettait de cuisiner dans un espace minimum ouvert sur le salon, une innovation à la fois sociale et architecturale. L’attitude en matière d’agencement ménager a donc bien changé, les cuisines contemporaines s’attachent aujourd’hui à camoufler tout mécanisme fonctionnel, tout outil de production. Bien sûr, cette tendance à l’esthétisme ne s’oppose pas totalement à la conception d’un espace fonctionnel, il serait hypocrite d’affirmer que ces espaces n’assurent pas un usage pratique, mais c’est plutôt l’image qu’elles renvoient qui camoufle toute activité productive. Cette aseptisation de l’espace pour ne laisser apparaître que des surfaces lisses et décoratives peut être interprétée comme la volonté de masquer le travail indigne qui en découle. La pièce devient alors un espace de réception et de représentation au même titre que le salon. Quoi de plus délicieux et agréable que de faire cuire le filet mignon dans le four à chaleur tournante encastré dans le module coulissant en bois ? La viande rôtie, cachée derrière la barricade de l’esthétisme, sans avoir besoin de vérifier la cuisson. Le repas ne peut être raté, il ne peut qu’être succulent, présenté dans les règles de l’art, en mettant les petits plats dans les grands. Bien sûr, il sera découpé par le service en argenterie acheté le dimanche précédent à la boutique « design » du Centre Pompidou.



Ménagères contemporaines et cuisine mystère

Le salon des arts ménagers ventait dans les années 50 les innovations techniques en matière d’électroménager, d’équipement et d’agencement. Une révolution pour la ménagère dont le travail devait être simplifié, minimisé et ainsi amélioré. Le rêve de l’automatisation marquait les esprits et on rêvait à la cuisine autonome, cuisinant seule les plats quotidiens. L’esthétique de la pièce était marquée d’un purisme technologique qui affichait la machine comme une fierté que l’on ne pouvait ni voulait cacher. La cuisine et ses équipements n’étaient alors encore que des outils au service de l’homme (ou plutôt de la femme).

L’émancipation de la ménagère, l’évolution du statut de la femme et la naissance d’une consommation ostentatoire assumée, ont transformé la cuisine en une pièce manifeste du simulacre généralisé de nos sociétés actuelles. Finalement, ce changement de statut ne fait que suivre les nouvelles préoccupations de la ménagère qui l’occupe. Dans cette optique, l’enjeu primordial de la cuisine n’est plus de mettre en place un espace de travail approprié et pensé comme tel, la dimension esthétique et représentative ayant dépassé cette question. La technologie et l’aménagement ne font qu’effacer toute trace d’activité, quelle qu’elle soit, transfigurant ainsi la cuisine en une effigie du rang social auquel on appartient. L’innovation de l’électroménager mène également à la minimisation et au rejet du travail : le robot épluche et coupe les légumes, l’auto-cuiseur les cuit, le lave-vaisselle lave la vaisselle sans faire de bruit... La cuisson devient un mystère, les plaques à induction tout comme le four à micro-ondes ne produisent ni feu, ni même chaleur, remettant presque en cause des principes qui sont pour nous innés : feu = chaleur = cuisson. Toute une éducation à revoir, donc.

Finalement, c’est dans une perspective hygiéniste poussée à l’extrême que l’espace de la cuisine actuelle reconstruit l’aspect organique, l’aliment dans son état pur n’a plus sa place dans la jolie composition du plan de travail, il disparait et laisse place à des surfaces propres et des appareils ménagers hyper sophistiqués qui pourront, sans presque avoir à y penser, achever l’entreprise de la préparation du repas.



Nouvelle(s) cuisine(s)

Par un lien de cause à effet, la cuisine, au sens comestible du terme cette fois, a évolué elle aussi. Le contenu de l’assiette a toujours été un point fondamental dans le déploiement de l’idéologie bourgeoise. Un repas sain, copieux et bien présenté est le symbole d’un foyer irréprochable. La nourriture, le lieu d’où elle provient et celui où elle est préparée doit donc certifier d’un repas de qualité (pour une vie de qualité). On remarquera l’affection toute particulière que le grand public porte aujourd’hui à la nourriture bio. Assumée comme la recherche du « vrai goût » à travers un retour à des produits naturels et sains, cette passion du bio n’en reste pas moins un moyen de se détacher de la masse : par le prix, la rareté, la qualité. Mais même lorsqu’on parle d’alimentation, l’ombre de l’esthétisation vient déformer le jugement du « bon ». Roland Barthes, dans ses Mythologies soulignait déjà cette emphase lorsqu’il y décrivait les pages cuisine du magazine ELLE : « .Dans cette cuisine, la catégorie substantielle qui domine, c’est le nappé […]. Cela tient évidemment à la finalité même du nappé, qui est d’ordre visuel, et la cuisine d’ELLE est une pure cuisine de la vue, qui est un sens distingué ». Ce qu’il y a dans l’assiette compte donc autant que l’assiette elle-même qui doit harmonieusement présenter les aliments dans une composition presque artistique. Et l’étiquette bio en fait entièrement partie. Le pot-au-feu (Ô combien imprésentable) est donc banni des dîners où l’on « reçoit ».

Et c’est également avec une certaine fascination que l’on voit aujourd’hui se développer, parallèlement au mouvement minimaliste du mobilier ménager, la cuisine moléculaire ou comment faire un gâteau aux pommes sans pomme. Dans cette nouvelle pratique culinaire, il suffit de mélanger quelques grammes de lactate de calcium, de lécithine et d’alginate pour miraculeusement obtenir un caviar de lait, bien plus intéressant en soi qu’une classique crème anglaise jaunâtre et farineuse. Que ce soit par le bio ou le moléculaire, c’est une réelle révolution de l’alimentation à laquelle on assiste et elle s’inscrit, tout comme la pièce de la cuisine, en tant que justification d’un statut social auquel on appartient ou veut appartenir.



Finalement, trophée parmi tant d’autres, la cuisine est aujourd’hui devenue le théâtre d’une affirmation sociale semblant se fragiliser au fur et à mesure qu’elle s’étend. L’idéal de vie « bourgeois », ne s’est-il pas tellement étendu et démocratisé qu’il en est devenu un mythe? La recherche de démarcation individuelle n’est qu’une illusion bien montée derrière laquelle se cache le moteur d’une consommation ostentatoire et démesurée. Qu’il s’agisse d’excès minimaliste dans l’aménagement ou d’excès technologique dans l’accumulation des appareils électroménagers, c’est bien l’excès en soi qui caractérise la diffusion de l’idéologie bourgeoise. La cuisine, coincée entre obsession de l’image et importance de l’usage, peut alors apparaître comme une aberration propre à la société de l’outrance dans laquelle nous évoluons aujourd’hui. Mais l’aberration la plus frappante et aussi la plus déplorable, c’est que la fuite de la réalité par la mise en place d’un masque idéal ne fait que nourrir l’ennui qui nous ronge et contre lequel nous pensons lutter.